La dernière estimation est tombée hier
soir : les concessionnaires ont vendu 3 600 voitures et 350
motos au cours des dix jours de ce 7e salon auto-moto
organisé par l’Association dionysienne de promotion économique.
Du jamais vu. Les vendeurs ont été performants, les sociétés
de crédits ont proposé des produits qui dépassent
l’entendement, et la passion des Réunionnais pour leur
copine à quatre roues a fait le reste. Pendant dix jours,
on n’a parlé que de cylindres, de chromes et de
calandres. Les embouteillages, les carambolages, les
transport en communs ? Disparus. Seuls comptent les
chiffres.
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REPÈRE
• LES CHIFFRES
- C’était le 7e salon de l’auto-moto.
- Il a duré 11 jours.
- 3 600 voitures ont été vendues, c’est deux fois plus que
l’on ne vend normalement de voitures pendant un mois entier.
- Les concessionnaires moto ne sont pas en reste puisqu’ils
ont signé pour 350 deux-roues.
- 18% des 90 000 visiteurs ont acheté quelque chose au salon,
véhicule ou accessoires.
- 65% des clients sont des hommes, contrairement à la
tendance observée en 1999 où plus de la moitié des
visiteurs étaient des visiteuses.
- 95% des visiteurs étaient satisfaits.
- 99% des acheteurs de voitures neuves ont demandé un crédit.
GROS PLAN
Le cache sexe de la sécurité
Qu’on ne dise pas que le salon se fixait pour mission de
“responsabiliser le conducteur Réunionnais”, que la sécurité
routière était un objectif du salon. Il s’agissait de
vendre des voitures et point à la ligne. Des preuves ?
Outre l’emplacement réduit laissé aux stands de la sécurité
routière et le rustique de leurs installations comparé au
luxe des stands des concessions (lire-ci contre), mille et un
détails que l’on note au fil de la visite.
Devant l’unique Ferrari du salon, des visiteurs venaient en
famille se faire photographier, sur le stand Renault, quand
papa et maman s’intéressent au monospace, à la dernière
citadine, les ados et les jeunes conducteurs n’ont d’yeux
que pour la Clio guerrière qui doit avoir plus de cylindres
et de chevaux qu’on en peut compter sur ses doigts.
Le culte de la vitesse et de la puissance est ici encore
d’une particulière vivace, et les services de marketing,
parce qu’ils sont compétents, s’en servent.
La sécurité est une priorité ? À deux pas du crash-test de
la prévention routière, une grande marque organisait un
concours de simulation de conduite. Techniquement génial. Le
jeu était installé à bord d’une vraie carrosserie de
voiture. Commandes au volant et accélérateur directement
reliés à la console de jeu. Après, c’est l’aventure, à
150 km/h, sur une ligne droite neigeuse, avec dérapage dans
les courbes et des crashs contre les talus dont on sort sans
une égratignure.
Il aurait été facile de faire de ce jeu un outil au service
de la sécurité. Il aurait suffi de demander à chaque joueur
de boucler sa ceinture avant de commencer une partie.
Cet exemple est à l’image du salon : une occasion manquée
de parler de sécurité.
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Record des
ventes au 7e salon Auto-Moto
Salon Auto-Moto :
Fous du volant
Dimanche, jusqu’à la dernière heure, les chasseurs de tête des
concessions étaient sur le brèche. On discute, on interpelle, on
bonimente et c’est le passage au bureau. Contrats, crédits, la
date une signature. L’affaire est faite. La réalité est à peine
moins compliquée que ce résumé. Il s’est vendu chaque jour au
salon auto-moto 360 voitures et 35 motos.
En 1999, 2 500 contrats avaient été signés. Avec cette fois 3 600
voitures neuves promises à rejoindre les autres sur les routes de
la Réunion, la hausse est de plus de 25%. C’est presque deux fois
plus que les ventes d’un mois normal. En comptant les ventes que
les concessionnaires termineront après le salon, le chiffre
d’affaires est estimé à quelque 400 millions de francs.
Certes, certains clients retardent leur achat pour bénéficier des
conditions salon, mais le creux des mois précédents et largement
comblé pendant les dix jours de foire. Le bénéfice reste
substantiel. Alors qu’en métropole, l’économie marque des
signes de ralentissements, que les ménages rechignent à consommer,
dans la bulle économique Réunionnaise, l’automobile est une
valeur qui ramène le sourire et la confiance à tous les bas de
laine.
Et que l’on ne croit pas que les acheteurs du salon signent des
papiers en l’air. Seuls 5% des contrats et des commandes échouent
après l’accord. Si le contrat est parfois cassé, c’est parce
que le client a surévalué son véhicule, et obtenu des conditions
de reprise proprement inouïes.
Le crédit pose rarement problème : entre ceux des concessionnaires
et ceux des spécialistes du genre, il se trouvera toujours
quelqu’un pour accepter de prêter l’argent, même sans le
moindre apport personnel, même si les traites à rembourser vont
avaler une bonne part du salaire du client. Le plaisir n’a pas de
prix.
Lors de ce salon, 99% des véhicules ont été achetés à crédit.
Les taux, qui pour certains sont sous la barre des 5%, décourageraient
n’importe qui de payer comptant. En métropole, seulement 65% des
acheteurs de véhicules neufs ont recours à cette méthode de
financement. Cette différence est un indicateur non négligeable
des particularités du département. Les sommes empruntés sont extrêmement
élevées : la moyenne s’établit à 95 000 F, ce qui témoigne
d’un apport personnel réduit, voire nul. Dans ces conditions, la
Réunion peut se vanter d’avoir l’un des parc automobiles les
plus récents de France. Que l’on n’aille pas en déduire que la
Réunion vit une exceptionnelle période de prospérité.
HEU-REUX !
Le sondage effectué lors du salon auprès des visiteurs et des
concessionnaires est élogieux à l’égard de l’organisation. La
fréquentation s’est maintenue à son niveau de 1999, aux
alentours de 90 000 clients. Les week-ends ont été particulièrement
attractifs, mais le milieu de semaine bien plus creux. Cette
stagnation pourrait inquiéter, mais pas à l’ADPE. Jean-Jacques
Morel, président, relativise ces chiffres. Pour lui l’engouement
des Réunionnais reste le même. La source n’est pas tarie.
On constate au passage que les femmes, qui représentaient 60% des
visiteurs en 1999, ne sont plus cette année que 35%. Malgré les
efforts des constructeurs et des publicitaires pour séduire la
clientèle féminine et la placer au cœur de leurs campagnes, les Réunionnaises
n’ont pas cédé à l’appel de l’intérieur cuir, ni de la
direction assistée, si pratique pour se garer. Le client type était
un mâle, en 30 et 40 ans, marié ou presque. Il vient de toutes les
régions de l’île en proportions égales, et réfléchit à ce
qu’il va s’offrir en visitant les allées pendant plus d’une
heure.
Une fois sur quatre, ce client est venu pour acheter. Pas forcément
une voiture (regrettent les concessionnaires) mais au moins pour
s’offrir un accessoire. Un petit cadeau pour sa quatre cylindres,
qui pommeau de levier de vitesse en chrome véritable, à la brosse
à reluire en passant par toute la gamme des produits miracles pour
effacer les rayure. Et pour le coup, il y avait dans le domaine de
l’accessoire comme partout ailleurs des affaires à faire. Et en
plus on pouvait se les offrir comptant.
L’accueil, le conseil, la qualité des stands : tout cela a passé
avec les honneurs le test du public.
DES VOITURES, PAS DE PARKING
Côté critiques, elles sont celles que l’on adresse depuis un
moment déjà au Parc des expositions de Saint-Denis : l’espace
est réduit. Les concessionnaires… doivent faire des concessions
et n’emmener sur le salon que leurs petites vedettes.
Les clients, eux, regrettent comme toujours de ne pouvoir trouver la
moindre place de parking à proximité de l’entrée. Un comble.
Pour faire bonne mesure, l’ADPE serait bien inspirée
d’organiser dans la foulée de son salon de l’auto un salon de
l’aménagement urbain, de la conception de parkings. Il y a 24
communes dans l’île et autant de clients confrontés à des problèmes
sérieux dans ce domaine.
Guy-Luc Santoni, commissaire général a rappelé le poids
qu’avait cette manifestation pour l’économie de l’île,
importance notée dans le rapport de l’IEDOM.L’automobile
remplacerait-elle le bâtiment au rang de signe de la bonne santé
économique d’une région ? On le croirait. Reste simplement à
s’étonner du numéro périlleux qu’ont exécuté les dirigeants
de l’ADPE en commentant les résultats du salon. Les mêmes, dans
d’autres lieux et sous d’autres casquettes, regretteront les
failles du réseau routier, son engorgement, déploreront les
accidents de la route, voire appelleront au développement d’une
alternative au tout automobile et feront l’apologie des transports
en commun. Certes, ces petits problèmes du quotidien ne sont pas
pris en compte dans le bilan économique de la Réunion.
APRÈS LES DEUX ACCIDENTS MORTELS DE CE
WEEK-END
La route a tué 88 fois, et la sécurité
routière rame toujours
La sécurité routière était parmi les
objectifs du salon auto-moto. Difficile pourtant de rivaliser avec
les stands rutilants des marchands de fusées. Même si ce week-end,
deux jeunes Réunionnais ont trouvé la mort sur la route.
Depuis le 1er janvier 2001, les accidents de la route ont fait
quatre-vingt huit morts, dont les deux derniers étaient âgés de
17 et 22 ans. Et ils ont été accidentés ce week-end, derniers
jours du salon auto-moto, quelques heures en fait avant le bilan
satisfait des organisateurs. Oui, vraiment, on a vendu plus de
voitures et c’est bien, les concessionnaires sont contents. Ah, et
puis on avait un stand de la sécurité routière, aussi.
C’est vrai, les bénévoles étaient sur place pour sensibiliser
les conducteurs aux risques réels des accidents de la route. Bien sûr,
la “voiture-qui-fait-des-tonneaux” n’a pas tenu le coup et a
rendu l’âme avant la fin du salon mais il restait le simulateur
de choc pour prouver que, même à faible vitesse, le risque existe.
Et que les enfants doivent être attachés quand ils sont derrière
(mais si!).
Ils se sont relayés pour animer le truc, volontaires, comme
d’habitude. Ils semblaient un peu les parents pauvres du salon,
avec leur installation sobre, dénudée, sous la pluie quand elle
tombait. Pas très loin, on pouvait voir les modèles rutilants des
concessionnaires qui se tirent la bourre pour que les jeunes se
tirent la bourre aux volants de leurs bolides qui se tirent la
bourre pour être les plus puissants, les plus beaux, si possible grâce
aux accessoires des spécialistes de tuning qui se tirent la bourre
pour ressembler aux voitures qui se tirent la bourre sur les
circuits... où ne meurent pas ceux qui se tirent la bourre sur la
route du littoral ou la Nationale 2 à Sainte-Suzanne.
Ceux-là, Jonathan et William, meurent la nuit sur une route de l’île
parce qu’ils avaient pris place dans la mauvaise voiture avec le
mauvais conducteur, au mauvais moment sûrement.
En tout cas, selon Guy-Luc Santoni, commissaire général du septième
salon auto-moto de Saint-Denis, “ce n’est pas la voiture qui
fait l’accident, c’est le conducteur. A la Réunion, le parc est
un des plus récents de France, donc un des plus sûrs.”
Auparavant, celui qui est aussi directeur de l’Association
dionysienne de développement économique (ADPE) et secrétaire général
de la mairie de Saint-Denis expliquait que “la concurrence effrénée
que se livrent Peugeot et Renault, en offrant des prix très bas
pour le salon, a beaucoup fait pour sa réussite commerciale”...
CONCURRENCE
Une concurrence dont il est difficile d’occulter qu’elle se joue
souvent sur l’équipement et, notamment chez les jeunes, sur la
puissance de la voiture en question. Ce à quoi Guy-Luc Santoni rétorque:
“Les plus puissantes sont les plus chères, les jeunes n’ont pas
les moyens de les acheter”. Et d’ajouter plus loin que, “à la
Réunion plus qu’ailleurs, dès que le jeune a 18 ans, la famille
se saigne pour qu’il ait une voiture.”
Enfin, quelqu’un de bien placé, mais qui n’a pas manqué de
faire remarquer que nulle part ailleurs que sur l’île on peut
acheter des voitures à crédit en se faisant financer quasiment 95
% de l’achat (99 % des commandes passées pendant le salon
concernent des achats à crédit) et à des taux “jamais vu
ailleurs”...
Et Jean-Jacques Morel, président de l’ADPE d’ajouter que
parfois, quand les jeunes sortent, “la voiture n’est pas forcément
à eux, c’est des fois celle de papa.” Qui a peut-être les
moyens d’acheter, justement, la plus puissante.
Il ne s’agit pas de désigner les constructeurs (ou leurs représentants:
concessionnaires et sociétés de financement) comme uniques
responsables des méfaits de la route. Il n’est pas non plus
question de les exonérer entièrement, sauf à ce qu’ils prouvent
qu’ils exposent leurs modèles les plus sportifs juste pour leur
faire prendre l’air. Deux causes principales d’accident: vitesse
et alcool. On sait qui produit la vitesse. William Victorine est
mort parce que le conducteur de la voiture dans laquelle il se
trouvait pensait savoir conduire à plus de 200 km/h.
Jean-Jacques Morel est un brillant avocat pénaliste, aussi
n’a-t-il aucun mal à désigner l’autre responsable de l’hécatombe:
l’alcool. Un fléau de l’île. Presque imbattable. Vendredi
soir, en quelques heures de contrôles routiers autour de
Sainte-Marie, les gendarmes ont touché du doigt les exemples les
plus désespérants de l’alcool au volant, avant de toucher au
pire avec le décès de Jonathan Cassam-Chenaï, passager d’une
voiture dont le conducteur roulait trop vite, pour quelqu’un sous
l’empire de l’alcool.
Philippe
Petit / Jean-Philippe Louis

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